Conservation à Kitigan Zibi : unir savoir traditionnel et science
« On vit ensemble avec le territoire et non pas sur le territoire. On ne le contrôle pas, on en fait partie. » – Jonathan Cote, gardien du territoire, Kitigan Zibi Anishinābeg
Pour les membres de la communauté Kitigan Zibi Anishinābeg (KZA) la plus grande communauté algonquine au Canada, la nature n’est pas qu’une simple toile de fond du quotidien. Elle incarne le lien profond et durable qui façonne l’identité culturelle de ce peuple depuis des siècles et qui, aujourd’hui encore, soutient son approche de la conservation et de l’utilisation des terres.
Comme le territoire traditionnel s’étend dans les régions de l’Outaouais et des Laurentides au Québec ainsi que dans certaines parties de l’Ontario, les milieux naturels à préserver ne manquent pas. Mais comment savoir quelles terres et quels plans d’eau il faut protéger ?

Dans le cadre de l’initiative Kidjīmāninān, « notre canot » en Anishinabemowin, la communauté KZA utilise le savoir traditionnel et la recherche scientifique pour orienter la création d’une aire protégée et de conservation autochtone (APCA). Les APCA sont des zones définies et gérées par des communautés autochtones sur leurs territoires, selon leurs lois et leurs systèmes de savoirs.
« Lorsque les observations scientifiques et le savoir autochtone se rejoignent, les lieux à protéger deviennent évidents », explique Erik Higgins, responsable du Bureau des ressources naturelles et de la faune de KZA. « Cette approche nous permet d’obtenir une vision globale du territoire et, donc, de savoir où nos efforts auront le plus d’impact. »

KZA s’appuie sur la science pour relever les puits de carbone, les corridors fauniques et les hauts lieux de la biodiversité, tandis que les membres de la communauté établissent les zones importantes pour les activités traditionnelles, perpétuant ainsi le savoir et l’expérience transmis de génération en génération.
Or, même une fois qu’ils sont identifiés, les forêts, les milieux humides et les autres écosystèmes prioritaires demeurent confrontés à des défis de logistiques. Comme le territoire non cédé de KZA est fortement urbanisé, la tâche d’y protéger une vaste zone s’avère difficile. C’est pourquoi KZA s’efforce plutôt de créer un réseau de petites aires protégées.
« Notre objectif est que la communauté KZA détermine les activités autorisées dans ces zones et qu’elle joue un rôle de premier plan dans la gouvernance du réseau d’aires protégées », poursuit M. Higgins.
Pour ce faire, il fallait travailler en étroite collaboration avec les municipalités et les organisations non autochtones, y compris le WWF-Canada par l’entremise de son Fonds de soutien aux APCA, afin d’élargir son réseau et de rallier de nouveaux acteurs au projet. « Chaque fois qu’un lien se crée, d’autres possibilités s’ouvrent également, qu’il s’agisse de nouveaux projets ou de financement », ajoute M. Higgins.
Cet esprit de collaboration est au cœur de l’initiative Kidjīmāninān. Vous vous souvenez que ce mot signifie « canot »? Comme l’indique le site web, « […] nous allons plus loin en pagayant ensemble. En partageant nos connaissances, en respectant la Terre et en travaillant en partenariat, nous pouvons créer un véritable changement, non seulement pour aujourd’hui, mais aussi pour les générations à venir ».
Lors du lancement de Kidjīmāninān en octobre 2024, Anita Tenasco, conseillère municipale de KZA, a rappelé que cette initiative ne vise pas seulement à protéger le territoire : « Nous devons penser à nos enfants, abinōdjīnjishag, à nos jeunes, weshkinīgidjig, et à nos communautés. C’est pourquoi nous sommes ensemble dans ce cycle. »
Depuis, l’équipe de Kidjīmāninān a effectué des relevés exhaustifs sur le territoire pour recenser les espèces en péril, comme la grenouille des marais, l’engoulevent bois-pourri, l’orme liège et le ginseng à 6 folioles, en plus de soumettre au gouvernement du Québec 9 nouvelles aires protégées couvrant environ 74 000 hectares et de susciter un engouement pour la protection et la restauration de la biodiversité. Mais il est essentiel de maintenir cet élan pour que le réseau d’APCA proposé par KZA devienne une réalité.

« Nous avons des échéances de financement à respecter, ainsi que l’objectif fixé pour 2030, puisque les APCA sont essentielles à l’atteinte de l’engagement international du Canada visant à protéger 30 % de ses terres et de ses océans d’ici cette date », a dit M. Higgins. « Mais si nous regardons chez nous, il devient urgent de protéger la biodiversité, parce qu’elle est négligée depuis un bon moment. Il est temps de prendre la nature plus au sérieux. »
Si le projet réussit, l’APCA de KZA constituera un exemple éloquent de conservation menée par les Autochtones, fondée sur le savoir traditionnel et la science, et ancrée dans un profond respect de la nature, la collaboration et le souci des générations futures. Après tout, nous sommes toutes et tous dans le même canot.
Cliquez ici pour en savoir plus sur la communauté KZA et l’initiative Kidjīmāninān.