Cultiver l’espoir : entrevue avec Liz Hendriks, vice-présidente, restauration et régénération au WWF-Canada
La perte et la fragmentation d’habitats comptent parmi les principaux facteurs du déclin des espèces au Canada, et la protection de ceux qui subsistent n’est pas l’unique solution. Liz Hendriks, vice-présidente, restauration et régénération au WWF-Canada, nous explique pourquoi le rétablissement de la nature va bien au-delà de la plantation d’arbres – et pourquoi les liens doivent être au cœur de toute approche visant à préserver la nature canadienne.

Les gens sont souvent surpris d’apprendre que les populations d’espèces sont en déclin au Canada, malgré tout cet espace que nous avons. Comment se fait-il que les habitats soient manquants?
La réponse est simple. À cause de nos villes, de nos villages et de nos autoroutes. Et quand nous exploitons et utilisons les ressources naturelles dont nous avons besoin pour nous épanouir (foresterie, exploitation minière, énergie, etc.) nous empiétons sur les habitats dont les espèces ont besoin pour vivre et s’épanouir à leur tour. J’imagine un Pac-Man qui mange les habitats. Lorsque nous exploitons la nature, nous la fragilisons.
La protection des habitats est importante, mais il faut aussi les restaurer. Pour beaucoup de gens, ce concept est abstrait. Que veut-on dire exactement?
La protection est un peu comme une clôture. Si nous clôturons la nature, tout ira bien de ce côté-là. Mais nous pouvons choisir de faire renaître la nature partout. Assurons-nous de nettoyer derrière nous quand nous construisons des routes et installons des lignes hydroélectriques. À son tour, la nature nous protégera. Il faut entretenir cette relation mutuelle.
Certaines personnes pensent que la restauration de la nature se résument à planter des arbres, mais la réalité va bien au-delà. Qu’en est-il concrètement?
Pensons à la restauration comme un éventail d’activités : une abeille pollinisatrice sur un balcon, la plantation d’arbres à grande échelle ou la restauration d’une rivière pour prévenir les inondations. Les possibilités sont immenses. J’aime bien les projets qui combinent la plantation d’arbres et la restauration de rivières, car ils sont à la fois bénéfiques pour l’eau et les sols, en plus de contribuer à atténuer les inondations, à améliorer la santé des sols, à lutter contre la pollution et à favoriser la capture du carbone. Plus nous pouvons inclure d’activités dans un projet de restauration, plus nous renforçons la résilience de la nature.

Je sais que nous faisons une partie de ces travaux en partenariat avec la Première Nation Katzie, notamment pour la restauration de rivières. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces travaux?
Pour la Première Nation Katzie, le saumon fait partie de la famille. Lorsque nous avons entamé les discussions il y a quelques années, nous étions déterminés à les aider à ramener cette famille sur leur territoire. Le territoire traditionnel de la Première Nation Katzie fait partie des basses terres d’une rivière où un glissement de terrain avait bloqué une aire de frai. Les travaux de restauration ont donc commencé par l’utilisation de grosses machines pour retirer la terre et déposer les rochers le long du rivage. En moins d’un an, nous avons vu les saumons revenir. C’était vraiment motivant.
Depuis, le projet a évolué pour inclure la plantation d’arbres, la création de nouveaux canaux de frai et la surveillance des espèces. Nous avons constaté le retour croissant des ours, et lorsque ceux-ci mangent le saumon sur le sol, les restes se décomposent dans le sol et le fertilisent naturellement.
La restauration est aussi une question d’intendance. La Première Nation Katzie a mis en place un programme de Gardien.ne.s du territoire qui permet aux Katzies de redécouvrir leur histoire à travers le territoire. Cela montre bien l’idée que la restauration repose sur le renforcement des liens.
Nous menons aussi de nombreux projets de restauration marine. Pouvez-vous nous en parler?
Nous menons actuellement des travaux de restauration du « carbone bleu ». Qu’est-ce que le carbone bleu? La plantation d’arbres est un type de projet de carbone. La plantation de zostères et de varech est un projet de carbone bleu. Les forêts de varech et les herbiers de zostère côtiers capturent d’énormes quantités de carbone et les retiennent dans le sol. Ils sont l’équivalent marin des arbres, mais ils protègent aussi les rivages. Face à la montée du niveau des océans et aux tempêtes de plus en plus imprévisibles qui entraînent des inondations et causent des dommages sur les rivages, les herbiers de zostère et les forêts de varech aident à atténuer ces dommages.
Nous savons que beaucoup d’écosystèmes au Canada ont subi les effets néfastes du comportement humain et des changements climatiques. Comment déterminez-vous les zones prioritaires à restaurer?
Notre équipe Science, savoir et innovation a fait un travail fantastique en ce qui concerne l’analyse de restauration de terres « converties », c’est-à-dire une nature intacte qui a été transformée en routes, en terres agricoles, en infrastructures énergétiques et en d’autres infrastructures humaines. Cela nous a aidés à cibler les zones qui seraient les plus bénéfiques pour la biodiversité et le stockage du carbone.
Certains de nos programmes, comme notre Programme de subvention nature et climat, sont axés sur les régions où nous savons que nos efforts de restauration présentent le plus d’avantages pour les espèces et la nature, ainsi que pour le stockage de carbone.
Tout le monde peut participer à la restauration. Ce n’est pas un terme obscur. Plantez des plantes sur votre balcon, aménagez votre cour. Les plantes sont excellentes pour la gestion des inondations sur une propriété. Ensuite, il y a la restauration à grande échelle, qui s’étend sur plusieurs hectares. Nous avons tous un rôle à jouer et des liens à tisser pour réaliser ces projets.
Avez-vous des anecdotes à nous raconter concernant ce type de partenariats?
La restauration est une histoire d’espoir. Comme nous entretenons tous un lien avec la nature – que ce soit par des étés passés à faire du camping, des promenades dans le parc du quartier, l’aménagement d’un jardin pollinisateur dans le cadre d’un programme scolaire ou simplement le plaisir d’admirer l’arbre en fleurs d’un voisin –, la restauration est guidée par son effet positif.
Notre domaine de travail présente tellement d’enjeux sur lesquels se pencher, que ce soit pour lutter contre un fléau ou faire évoluer une loi, que la tâche peut sembler parfois écrasante. Mais la restauration est axée sur un résultat positif. Les gens sont donc motivés à y mettre l’effort.
Il y a quelques années, j’étais au centre-ville de Toronto et nous avions apporté notre soutien à un partenaire autochtone qui avait accès à un petit espace le long de la rivière Humber pour y planter un verger de semences. Lorsque j’ai visité le site, j’ai pris le petit sentier longeant la rivière. C’était une véritable oasis. Le groupe produit des semences et utilise les plantes à des fins médicinales et pédagogiques. C’est un excellent exemple de restauration comme moyen pour renouer avec la nature et cultiver l’espoir.
Qu’espérez-vous de la restauration pour l’avenir?
La nature fait partie de nos valeurs. Je souhaite que cette valeur se reflète davantage dans nos actions. Et j’aimerais contribuer aux efforts du gouvernement pour respecter ses engagements mondiaux visant à restaurer 30 % des terres et des eaux dégradées, car cet enjeu dépasse largement les frontières du Canada.
Il faut créer des communautés résilientes, des écosystèmes résilients et un monde résilient. Je pense qu’il y a une réelle occasion à saisir. Nous sommes sur une bonne lancée. Nous ne sommes pas au bout de nos peines, mais nous pouvons y arriver. Je garde espoir.