Les vies secrètes des grands félins
Depuis 15 ans, Rinjan Shrestha, spécialiste principal du WWF‑Canada pour les grands félins asiatiques, mène des recherches essentielles et soutient des efforts internationaux de conservation des tigres sauvages, des léopards des neiges et des panthères nébuleuses, ainsi que des éléphants et des rhinocéros.
Rinjan nous raconte comment une paire de bébés félins a changé le cours de sa carrière et où se dirige son travail crucial.
Vous avez d’abord été formé en foresterie, mais vos débuts au Népal ont changé votre trajectoire. Quelle est l’histoire derrière cette photo ?
Cette photo a été prise en 1995, lors de ma première mission avec une organisation environnementale. Dès que j’ai terminé mon baccalauréat, j’ai rejoint une ONG nationale au Népal, qui avait un poste ouvert dans une région éloignée appelée Mustang. Mon travail consistait à superviser les efforts de reboisement.

Un jour, un berger local a apporté à notre bureau un bébé léopard des neiges orphelin. Il n’avait pas plus de deux ou trois semaines. Malheureusement, le petit est mort après deux jours.
Plus tard, un autre berger a apporté un lynx orphelin. Nous pensions que le lynx avait disparu de cette région, car il n’y avait eu aucun signalement ou observation depuis 30 ans. Je ne savais même pas que c’était un lynx, il était si petit. Mais nous étions la seule ONG présente dans la région, avec un bureau accessible aux habitants. Mon superviseur m’a demandé de l’amener au siège.
Le lynx a dormi avec moi pendant deux mois. Finalement, je l’ai apporté à un zoo, et il a survécu 15 ans !
Après avoir rejoint le WWF‑Canada en 2013, vous avez participé à une expédition historique pour suivre les léopards des neiges au Népal. Pourquoi est‑ce si important ?
Nous savons très peu de choses sur les léopards des neiges. Ils vivent dans certaines des régions les plus reculées d’Asie, comme l’Himalaya, ce qui rend leur étude extrêmement difficile. Pour les protéger, nous devons savoir de quelle superficie ils ont besoin, quels habitats ils préfèrent et s’ils disposent de suffisamment de nourriture. C’est pourquoi nous les suivons : pour comprendre leur monde secret.
Vous avez posé des colliers GPS sur quatre léopards des neiges et recueilli des données toutes les quatre heures pendant près de deux ans. (Lire l’étude évaluée par des pairs ici, en anglais) Qu’est‑ce qui vous a le plus surpris ?
Nous avons découvert que les léopards des neiges ont besoin de vastes habitats — environ 100 fois plus que ce que nous pensions. Cela signifie que pour leur offrir suffisamment d’espace, nous devons connecter des zones protégées isolées grâce à ce que nous appelons des « corridors biologiques ».
Autre découverte : nous avons enregistré l’altitude la plus élevée jamais observée pour un félin sauvage, près de 6 000 mètres au‑dessus du niveau de la mer.
Nous avons aussi constaté qu’ils font fréquemment des voyages internationaux vers les pays voisins — passant près d’un tiers de leur temps hors du Népal. Cela confirme que la conservation des léopards des neiges ne peut pas être menée par un seul pays.
Pouvez‑vous décrire certains des défis auxquels les léopards des neiges sont confrontés ?
Les conflits entre humains et léopards des neiges sont l’un des principaux problèmes. Les léopards des neiges ont tué du bétail, parfois une centaine d’animaux en une seule attaque. C’est dévastateur pour les communautés.

Leur habitat est aussi de plus en plus converti pour des usages humains — routes, barrages, habitations — ce qui entraîne dégradation et fragmentation. Enfin, les impacts des changements climatiques : à mesure que leur habitat alpin devient plus chaud et plus humide, la limite forestière monte, repoussant l’habitat du léopard des neiges vers des zones de plus en plus étroites.
Comment renforcer le soutien des communautés lorsqu’elles font face à ces pressions ?
Sans le soutien des populations locales, nous ne pourrions rien faire. Nous devons écouter leurs voix.
Un exemple est un programme d’assurance soutenu par le WWF, appelé le Livestock Insurance Scheme. Si du bétail est tué, les habitants sont indemnisés. Ils contribuent l’équivalent de cinq à dix dollars par an, et le reste est couvert par un fonds de dotation que WWF a aidé à créer. Les pertes sont compensées grâce aux intérêts générés par ce fonds.
Une autre solution est la distribution d’enclos à l’épreuve des prédateurs, pour empêcher les léopards des neiges de tuer le bétail. Pour d’autres conflits dans les basses terres du Népal, nous avons aussi observé du succès avec le biofencing (une barrière naturelle créée avec des cultures odorantes comme la menthe, le citron ou le piment) et une initiative de bus scolaire pour protéger les enfants.
Pour certains au Canada, le Népal peut sembler très loin. Que souhaitez‑vous que les gens comprennent sur l’importance de protéger les grands félins ?
Les grands félins sont un fil invisible qui maintient les écosystèmes ensemble. S’il se rompt, tout s’effondre. Lorsque nous protégeons l’habitat des tigres ou des léopards des neiges, nous protégeons aussi les écosystèmes dont dépendent des millions de personnes pour l’air, l’eau, les forêts, les moyens de subsistance et la résilience climatique.

Enfin, je pense que les grands félins nous inspirent d’une manière unique. Que l’on vive à Toronto, à Katmandou ou ailleurs, ces animaux nous rappellent la beauté et la diversité de notre planète.
Une fois qu’une espèce est perdue, nous ne pouvons pas la ramener. Protéger les grands félins, c’est protéger un patrimoine naturel partagé qui appartient à nous tous, peu importe où nous vivons.