Alors que la navigation s’intensifie, à quel point les eaux de l’Arctique pourraient-elles devenir plus bruyantes?
Au-dessus du Labrador se trouve le détroit d’Hudson, une « superautoroute » arctique pour les baleines. Ce couloir de migration pour les narvals, les baleines boréales et les bélugas relie la portion nord de l’océan Atlantique au bassin Foxe, un plan d’eau situé entre la baie d’Hudson et l’île de Baffin.
L’entreprise minière Baffinland aimerait l’utiliser pour acheminer 18 millions de tonnes de minerai de fer issu de son projet d’expansion proposé de la mine Mary River, un itinéraire qui, selon les estimations du WWF-Canada, rendra ces eaux historiquement calmes et généralement couvertes de glace 16 fois plus bruyantes d’ici 2030.

Actuellement, la mine expédie son minerai par le détroit d’Éclipse, sur la côte nord de l’île de Baffin. L’endroit fait partie de l’aire marine nationale de conservation Tallurutiup Imanga, la plus grande aire protégée du Canada, qui abrite 60 % de la population mondiale de narvals, de même que des baleines boréales, des bélugas, des morses et des ours polaires.
Le plan d’expansion de Baffinland – qui prévoit également la construction d’une voie ferrée de 149 kilomètres, une première dans l’Arctique canadien, et un port en eaux profondes – ferait passer les expéditions de minerai de 4,2 tonnes à 18 millions de tonnes et générerait un trafic maritime toute l’année sur un itinéraire de 1610 kilomètres, du port de Steensby jusqu’au bassin Foxe et au détroit d’Hudson.
Pour déterminer à quel point ces eaux pourraient devenir plus bruyantes, le WWF-Canada a comparé les niveaux de bruit sous-marin enregistrés en septembre 2019 à une projection de septembre 2030 fondée sur le projet proposé d’augmenter les passages des navires à plus de 200 annuellement.
En 2019, les activités de navigation étaient relativement faibles dans le bassin Foxe et modérées dans le détroit d’Hudson. Les niveaux de bruit sous-marin médians s’établissaient à environ 60 décibels (dB) dans l’ensemble de la région et à 64 dB le long de la route maritime proposée de Baffinland. Pour faire une analogie imparfaite hors de l’eau, on pourrait comparer ces niveaux à ceux d’une conversation normale.
Mais si le port de Steensby devient entièrement opérationnel, la situation sera bien différente en 2030. Selon l’analyse, le bruit dans le bassin Foxe et le détroit d’Hudson augmentera de plus de 8 dB, soit environ sept fois son intensité sonore actuelle. Pensez à une conversation normale près d’une rue passante. Le long de la route maritime proposée par Baffinland, les niveaux de bruit sous-marin devraient augmenter de près de 12 dB, soit 16 fois l’intensité sonore. C’est l’équivalent d’essayer de converser près d’une autoroute très fréquentée.
Cette situation aurait pour conséquence de priver les espèces marines de 75 % des endroits dans le secteur où elles peuvent communiquer, s’orienter et détecter efficacement des sons importants. En d’autres mots, la majeure partie de leur habitat acoustique serait perdu.
Mais au-delà de l’augmentation du bruit, l’inquiétude vient aussi du fait qu’il sera plus continu. En 2019, le bruit des navires dans la majeure partie du basin Foxe dépassait les niveaux sonores naturels moins de 20 % du temps. D’ici 2030, ce serait 50 % du temps, et presque en continu dans certaines parties du détroit d’Hudson.
La façon dont ces changements affecteront chacune des espèces individuellement dans le bassin Foxe et le détroit d’Hudson fait actuellement l’objet d’études. Dans le détroit d’Éclipse, lieu actuel des activités de Baffinland, les chasseur.se.s inuit ont rapporté une diminution du nombre de narvals, d’oiseaux marins et d’ombles chevaliers où ils.elles en observaient depuis des générations. Cette expansion aurait les mêmes répercussions sur une plus grande partie des eaux de l’Arctique, affectant ainsi davantage de communautés.
Beaucoup plus qu’une route maritime
Les eaux du bassin Foxe et du détroit d’Hudson forment l’un des écosystèmes marins arctiques les plus importants au monde pour les narvals, les bélugas, les baleines boréales, les phoques annelés et les morses. Pour les Inuit, qui voyagent, récoltent et vivent ici depuis des centaines d’années, ces mammifères marins constituent une partie essentielle de leur souveraineté alimentaire, de leur continuité culturelle et du bien-être de leur communauté.
Craignant une expansion de Baffinland sur la base d’une approbation vieille de 14 ans dans une région qui se réchauffe très rapidement, des groupes de chasseur.se.s et de trappeur.se.s de la région ont uni leurs forces pour demander une réévaluation à la lumière de nouvelles données, y compris les impacts des changements climatiques, les effets cumulés de l’exploitation et de l’exploration minières, les données sur les espèces le long des routes maritimes existantes et les enjeux de sécurité nationale et de croissance économique dans la région.
L’importance d’étudier les impacts du bruit sous-marin
Puisque le son voyage très efficacement dans l’eau (encore plus rapidement en eau froide), les changements dans le paysage sonore de l’Arctique affectent les espèces sur de très grandes distances, bien au-delà du trajet immédiat d’un navire. Cette récente analyse s’appuie sur des recherches antérieures concernant le bruit des navires pour permettre aux décideur.se.s d’en mesurer les impacts sur les espèces marines et les communautés inuit.
L’évaluation de nouvelles demandes de transport maritime dans l’Arctique, la construction de nouveaux ports et le passage de navires plus bruyants entraînent la multiplication des appels à la prudence de groupes qui vivent dans la région, appels qui ne doivent pas être noyés dans le bruit.
Pour en savoir plus sur l’analyse, cliquez ici (en anglais).