Le risque d’une collision fatale avec des méthaniers menace les baleines en Colombie-Britannique

À l’aube de la fête du Canada, sous le couvert de l’obscurité, des méthaniers ont entrepris de traverser la zone marine du Grand Ours sur la côte nord de la Colombie-Britannique avant de faire leur entrée dans le long et sinueux système de fiords de Kitimat – qui s’étend sur 140 kilomètres et dont la largeur fait à peine deux kilomètres par endroits. Ces navires se dirigent vers le nouveau terminal de gaz naturel liquéfié, LNG Canada, maintenant fonctionnel, situé à l’extrémité du chenal Douglas, pour y faire le plein avant de repartir vers l’Asie.

Non seulement ces méthaniers ont commencé à circuler sans plan public visant à protéger les rorquals communs et les baleines à bosse contre cette menace mortelle que pose l’augmentation de 700 % du trafic maritime au cours des cinq prochaines années, mais les cinq premiers déplacements ont tous eu lieu en pleine nuit, ce qui augmente encore plus le risque de collisions fatales pour les baleines en raison de la visibilité réduite de l’équipage.

Deux rorquals communs nageant dans les eaux vertes de l’océan
Deux rorquals communs nagent dans les eaux vertes de l’océan dans le système de fiords de Kitimat, sur la côte nord de la Colombie-Britannique © SWAG

Le rorqual commun, l’animal le plus gros au monde après la baleine bleue, peut atteindre une longueur de 27 mètres et peser jusqu’à 80 tonnes. Ce gentil géant, qui vit généralement en haute mer, ne fréquente qu’une poignée de fiords dans le monde, et celui-ci en fait partie.

Autrefois plus nombreux que toutes les autres espèces de baleine, le rorqual commun a aussi été chassé en plus grand nombre que toute autre espèce au cours de la période de pêche industrielle à la baleine du 20e siècle. Dans l’hémisphère sud seulement, plus de 725 000 individus ont été tués.

En Colombie-Britannique, environ 25 000 baleines ont été tuées, la plupart des rorquals communs du Pacifique, entre 1905 et 1967, année où la chasse à la baleine a enfin été bannie. Selon le magazine Hakai, environ 100 individus ont été tués dans le système de fiords de Kitimat pour être « transformés en huile et en aliments pour animaux » et les baleines survivantes ont évité cette zone pendant de nombreuses décennies avant d’y revenir au début des années 2000.

Un grand rorqual commun adulte et son petit voyagent ensemble le long du rivage d'un fiord dans les eaux de la Première Nation Gitga'at.
Un grand rorqual commun adulte et son petit voyagent ensemble le long du rivage d’un fiord dans les eaux de la Première Nation Gitga’at. © Eric Keen

À la suite de ce retour, un groupe de chercheur.se.s de la Colombie-Britannique, dont fait partie Hussein Alidina, spécialiste principal de la conservation marine du WWF-Canada, a mené une étude sur quinze ans, qui a fait l’objet d’un article en 2021 (en anglais seulement).

L’équipe soulevait le problème que ces rorquals communs, aujourd’hui l’espèce de cétacé la plus souvent frappée et tuée par les navires commerciaux, allaient bientôt devoir partager ses eaux historiques avec les méthaniers.

Des membres de la nation shíshálh témoignent leur respect à un rorqual commun décédé qui s'est échoué près de Pender Harbour, en Colombie-Britannique
Des membres de la nation shíshálh témoignent leur respect au rorqual commun, un membre de leur famille, près de Pender Harbour, en Colombie-Britannique, le 20 mars 2022. © Paul Cottrell, MPO

Une autre étude révisée par les pairs, publiée en 2023 par une équipe de chercheur.se.s et de partenaires du WWF, concluait que d’ici 2030, le va-et-vient des méthaniers depuis les terminaux d’exportation à Kitimat augmentera de 30 fois les rencontres entre les baleines et les navires annuellement pour les bâtiments de plus de 180 mètres. Les méthaniers, généralement d’une longueur de 300 mètres, dépassent largement cette limite.

Les modèles dans cette étude prévoient que, lorsque le terminal sera pleinement opérationnel, le transport maritime de gaz naturel liquéfié entrainera la mort de deux rorquals communs et de 18 baleines à bosse chaque année au cours des 40 années de vie utile du terminal, sauf si des mesures d’atténuation sont mises en place.

La réduction de la vitesse des navires en deçà de 10 nœuds, par exemple, peut réduire le risque qu’une collision soit fatale.

Malheureusement, le plan de surveillance et de gestion des mammifères marins de LNG Canada, requis comme condition pour la réalisation du projet, est la propriété de l’entreprise et n’a pas été rendu public ni examiné de façon indépendante. Par conséquent, nous avons peu confiance en son efficacité.

Un groupe de cinq baleines dans l'océan Pacifique
Un groupe de cinq baleines se reposant à la surface sur la route des méthaniers dans les eaux de Gitga’at. © Éadin O’Mahony

Nous ignorons comment seront surveillées les répercussions de cette augmentation du trafic maritime sur les rorquals en péril, et de quelle façon les données sur les collisions seront consignées, si elles sont recueillies.

En plus d’accroitre le risque de collisions, cette intensification de la navigation commerciale augmente de façon importante le bruit sous-marin et le rejet des déchets dans un environnement marin déjà trop bruyant et trop sale (en anglais seulement).

Le gouvernement et l’industrie doivent s’attaquer à ces menaces fondamentales en légiférant sur la vitesse des navires, l’horaire des passages et les itinéraires dans l’habitat critique des baleines tout en surveillant l’efficacité de ces mesures d’atténuation.

Sans un tel plan d’ensemble, le WWF-Canada reste très préoccupé par le risque de lourdes pertes qui pourrait menacent la survie de l’espèce. L’augmentation prédite de 230 % du nombre de décès de rorquals communs et de 390 % du nombre de décès de baleines à bosse au cours des quatre prochaines décennies aurait pour conséquence d’inverser le rétablissement de ces incroyables baleines aujourd’hui de plus en plus menacées.