Des politiques fédérales contradictoires risquent de mettre davantage la nature en péril
Il reste moins de 75 épaulards résidents du Sud au large de la côte sud‑ouest de l’île de Vancouver. Plus tôt ce printemps, le gouvernement fédéral a annoncé de nouvelles mesures pour les protéger : élargissement des distances d’approche, zones interdites à la navigation, fermetures de pêches dans leur habitat.
Ce même gouvernement a approuvé l’agrandissement d’un méga‑port à Roberts Bank, au cœur même de l’habitat essentiel des épaulards résidents du Sud, alors que son propre comité d’examen avait conclu que le projet aurait des effets cumulatifs négatifs importants sur ces mêmes orques. Le projet a été approuvé malgré tout.

La semaine dernière, le gouvernement fédéral a proposé des changements majeurs au processus d’approbation des grands projets au Canada. Ces changements raccourciraient les échéanciers, accorderaient davantage de pouvoir décisionnel aux ministres, créeraient de nouvelles zones économiques et pourraient affaiblir des protections clés comme la Loi sur les pêches et la Loi sur les espèces en péril. Dans ce dernier cas, le Cabinet pourrait même exempter certains projets de l’interdiction d’activités susceptibles de compromettre la survie d’une espèce.
Ces propositions surviennent à peine quelques semaines après la publication de la stratégie du Canada pour protéger la nature, un engagement national visant à protéger la biodiversité, restaurer les écosystèmes dégradés et encourager les investissements publics et privés dans la nature.
La nature ne peut pas être à la fois un atout économique et un obstacle à éliminer. Pourtant, c’est ce que ces deux annonces, mises ensemble, nous demandent d’accepter. Les objectifs du pays en matière de protection de la nature et sa volonté d’accélérer le développement industriel avancent dans des directions opposées.
Si les délais d’approbation posent réellement problème, la solution n’est pas de contourner l’évaluation environnementale, mais de s’attaquer aux véritables causes des retards. Une étude sur les projets miniers retardés en Colombie‑Britannique a révélé que la réglementation n’était un facteur que dans 3 des 20 projets retardés. Les prix des matières premières et le financement des projets étaient des obstacles beaucoup plus fréquents.
Cette conclusion est importante, car les compromis actuellement proposés dépassent largement les aspects techniques du processus d’approbation. Ils représentent un recul majeur des protections pour la nature et les espèces.
Les engagements du Canada envers la nature — notamment protéger 30 % des terres et des eaux d’ici 2030 — ne peuvent pas devenir un modèle où les gains de conservation dans un endroit sont compensés par l’affaiblissement des protections ailleurs. Les épaulards résidents du Sud en sont la preuve : protégés sur papier, mais perdant toujours de l’habitat essentiel au profit de projets approuvés un à un. Les impacts combinés de l’expansion portuaire, du trafic maritime et des pétroliers sur leur survie n’ont pas été adéquatement pris en compte dans les décisions.
Cela soulève une question importante concernant la création de nouvelles « zones économiques fédérals ». Si le système actuel peut approuver un méga‑port dont les experts affirment qu’il aurait des impacts cumulatifs majeurs sur une espèce en voie de disparition, que produirait une version plus rapide et plus légère de ce même système ?
Cette tension est d’autant plus préoccupante que le gouvernement met de plus en plus l’accent sur le financement privé de la nature. Comme le WWF‑Canada l’a récemment écrit, l’investissement privé peut jouer un rôle important dans l’atteinte des objectifs de conservation, mais il ne peut pas remplacer un leadership public fort, une réglementation crédible et des limites claires à ce que la nature peut absorber.
Si le Canada veut réellement intégrer la valeur de la nature dans ses décisions économiques, ces valeurs doivent être prises en compte dès le départ.
Par exemple, l’estuaire du fleuve Fraser filtre et régule l’eau, soutient les pêches commerciales et autochtones, agit comme barrière contre les tempêtes et les inondations, et fournit un habitat essentiel au saumon quinnat, proie des épaulards résidents du Sud.
Mais ces contributions ne comptent dans la prise de décision que si elles influencent les choix dès les premières étapes. Les calculer après l’approbation d’un projet revient simplement à faire des mathématiques — à comptabiliser des coûts que nous avons omis de considérer plus tôt, au lieu d‘exercer une intendance réelle des actifs naturels.
La conservation suit un ordre précis : d’abord éviter les impacts, ensuite les minimiser, restaurer lorsque possible et, en dernier recours seulement, compenser les pertes en protégeant ou restaurant la nature ailleurs.
Le document de consultation va dans la direction opposée. Il faciliterait le contournement des premières étapes pour passer directement à la dernière. Mais la nature n’est pas interchangeable. La restauration peut aider, mais certains lieux et certains écosystèmes sont irremplaçables une fois détruit.
Des décisions plus rapides peuvent toujours exiger que les effets cumulatifs sur la nature et les espèces soient pris en compte, et que la hiérarchie d’atténuation soit appliquée avant toute approbation. La rapidité ne peut pas se faire au détriment des règles qui rendent ces décisions solides.
Des rivières, des milieux humides, des forêts et des océans en santé constituent l’infrastructure qui soutient l’économie canadienne. Ils filtrent l’eau, atténuent les tempêtes, préviennent les inondations, réduisent les feux de forêt, nourrissent les populations, offrent un habitat aux espèces et stockent le carbone à grande échelle.
Nous ne pouvons pas protéger la biodiversité en développant des outils pour mesurer la contribution de la nature à l’économie tout en créant simultanément des mécanismes pour contourner ces mêmes outils. Les épaulards résidents du Sud en sont un test, mais ils ne seront pas les derniers. La question est de savoir si le Canada laissera un processus d’approbation accéléré décider quelles espèces réussiront ce test — et lesquelles n’y survivront pas.