À l’étude : les effets du bruit des navires sur les morses au Nunavut 

Article rédigé par Cory Matthews, chercheur scientifique pour le Secteur des sciences sur les pêches arctiques et les mammifères marins de Pêches et Océans Canada. 

Le bassin Foxe, au Nunavut, abrite certains des plus grands groupes de morses de l’Atlantique (Odobenus rosmarus rosmarus), dont la population totale est estimée à plus de 10000 individus. Ces grands mammifères marins aux longues canines habitent la région toute l’année, et profitent des eaux relativement peu profondes pour plonger jusqu’au fond de la mer et se nourrir de bivalves, leur proie de prédilection. 

Les projets visant à accroître le trafic maritime dans le bassin Foxe soulèvent des inquiétudes concernant les effets néfastes du bruit sur ces populations, y compris un éventuel déplacement forcé. Le WWF-Canada soutient les recherches de Cory Matthews, en collaboration avec les communautés d’Igloolik, de Sanirajak, de Coral Harbour et de Kinngait par l’entremise de son Fonds pour la conservation des espèces de l’Arctique 

Une harde de morses de l’Atlantique dans le bassin Foxe, au Nunavut. © Jeff Higdon 

Travis Qaunaq et Todd Ammaaq, deux résidents d’Igloolik qui mènent des travaux de terrain sur les morses de l’Atlantique depuis de nombreuses années, manœuvrent lentement leur bateau dans les eaux calmes, contournant les gros blocs de glace encore présents dans le nord du bassin Foxe à la fin du mois de juin. 

Après quelques heures passées à scruter le brouillard, l’équipe de recherche composée d’expert.e.s inuit et de scientifiques trouve un groupe de 10 ou 12 morses échoués sur la glace. 

Sites d’échouerie abandonnés 

Ces travaux sont essentiels en raison de la fonte de la banquise dans l’Arctique canadien qui entraîne une augmentation du trafic maritime, dont une bonne partie de la croissance prévue touchera l’habitat de grande qualité des morses dans le bassin Foxe. Les morses ont une niche écologique relativement restreinte, et le bassin Foxe répond à tous leurs critères. 

En plus d’être grand et extrêmement peu profond, l’endroit est riche en communautés benthiques que les morses peuvent atteindre sans avoir à plonger trop creux. La banquise qui se déplace lentement leur offre une plateforme sur laquelle se reposer entre deux séances de recherche de nourriture en hiver, et les nombreuses îles basses de la région constituent une solution de rechange parfaite pour s’échouer l’été. 

Les recherches portant sur les réactions des morses face aux perturbations causées par les navires dans la région sont limitées, mais des études menées dans la baie d’Hudson ont montré qu’ils peuvent abandonner leurs sites d’échouerie terrestres pendant trois ou quatre jours après avoir été dérangés par les navires. 

La plupart de nos connaissances sur la vulnérabilité des morses face aux perturbations dues au trafic maritime proviennent d’observations de la sous-espèce du Pacifique (Odobenus rosmarus divergens) en Alaska. 

Les morses dans cette région peuvent être particulièrement sensibles aux bruits des navires lorsqu’ils se reposent sur les sites d’échouerie terrestres et ont tendance à déguerpir dans l’eau pour se protéger. Le départ précipité des morses effrayés peut entraîner une importante mortalité chez les petits, qui se font piétiner. Ces événements peuvent également séparer les petits de leur mère et provoquer des fausses couches. 

L’augmentation du stress et les perturbations des comportements liés à la recherche de nourriture et aux interactions sociales, comme l’accouplement, ont des effets plus subtils, mais qui peuvent tout de même mener à l’abandon à long terme de leurs sites d’échouerie et de leurs zones de recherche de nourriture privilégiées. 

Préoccupations et conservation à Igloolik et Sanirajak 

Les évaluations sur les menaces ont conclu que le transport maritime pose un danger important pour les morses dans l’Arctique canadien, et les Inuit des communautés d’Igloolik et de Sanirajak, dans la région du bassin Foxe, ont exprimé des inquiétudes quant aux impacts de la présence de navires pour cet animal important sur le plan culturel et économique. Depuis des millénaires, les morses constituent une grande source de nourriture et le morse fermenté (igunaq) est un mets délicat dans la région. 

Depuis 2021, des émetteurs satellites comme celui installé par l’équipe de terrain d’Igloolik ont suivi plus de 70 morses pour recueillir de l’information sur l’utilisation de leur habitat et leurs réactions face aux perturbations causées par les navires, et pour atténuer les effets potentiellement négatifs. 

Les émetteurs restent fixés pendant un à trois mois, période au cours de laquelle ils transmettent les positions, les comportements de plongée et la proportion de temps passé sur l’échouerie. Ces données peuvent être utilisées pour évaluer quand et où les morses cherchent de la nourriture (en analysant les données de plongée) et se reposent (en révélant combien de temps ils restent sur l’échouerie).  

Ces données peuvent être utilisées dès maintenant – avant que l’augmentation prévue du trafic maritime ne se concrétise – pour délimiter et protéger les zones très fréquentées, et établir des repères importants permettant d’évaluer les changements dans le comportement ou la répartition des morses à mesure que la présence de navires s’intensifie. 

Les émetteurs satellites fournissent également des renseignements indispensables sur les morses là où ils passent la majeure partie de leur temps : dans l’eau. 

Grâce à ces données, les habitats marins, comme le bassin Foxe, peuvent être pris en compte dans les évaluations sur la vulnérabilité de l’espèce face aux perturbations. Jusqu’à présent, ces évaluations se sont principalement concentrées sur les échoueries terrestres. 

L’augmentation prévue du trafic maritime devrait faire du bassin Foxe un endroit plus fréquenté et plus bruyant, forçant les morses à évoluer dans un environnement moins paisible – que ce soit sur la terre, sur la glace ou dans l’eau. 

Ces émetteurs satellites permettent aux expert.e.s inuit et aux scientifiques de collaborer pour recueillir des données de référence et évaluer la vulnérabilité des morses face aux perturbations à mesure que les navires empruntent des itinéraires plus reculés dans l’habitat arctique. 

Cet article a été initialement publié dans The Circle, le magazine du Programme arctique mondial du WWF.