Tout comprendre de la nouvelle stratégie nature du Canada : entretien avec Steven Guilbeault
Le Canada a pris un engagement ambitieux : protéger 30 % de ses terres et de ses eaux d’ici 2030. Mais à quoi cela ressemble‑t‑il concrètement sur le terrain, et que faudra‑t‑il pour y parvenir ?
Megan Leslie, présidente‑directrice générale du WWF‑Canada, s’est récemment entretenue avec le député Steven Guilbeault, ancien ministre de l’Environnement et du Changement climatique, dans le cadre d’un épisode de notre balado Good Nature afin d’analyser en profondeur la nouvelle stratégie pour la nature publiée par le gouvernement fédéral.
Voici un extrait édité de cette conversation. Pour en savoir plus, regardez l’épisode complet (en anglais) sur YouTube.

Examinons cette stratégie et son contenu en détail. Qu’est‑ce qui vous frappe le plus et en quoi diffère‑t‑elle des autres initiatives en faveur de la nature?
Je pense que cette stratégie représente un engagement clair de notre gouvernement à tenir la promesse faite aux Canadiens et au monde entier en 2022 à Montréal, lors de la Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique (COP15), où 194 pays se sont engagés à protéger 30 % de la planète d’ici 2030. Et à entreprendre toute une série d’autres actions, comme la restauration, la lutte contre les espèces envahissantes et la réduction des subventions nuisibles à la nature.
Et puis, il y a le lien entre nature et réconciliation. Nous avons commencé à travailler de plus en plus avec les peuples autochtones. Vous le faites depuis longtemps au WWF. Mais une partie de ce travail est véritablement novatrice. C’est un élément très important à comprendre, cet engagement continu. Près de quatre milliards de dollars sur cinq ans, ce n’est pas une somme négligeable. Et nous avons probablement la meilleure feuille de route que nous ayons jamais eue pour atteindre l’objectif de protéger 30 % d’ici 2030.
Qu’entend‑on par « protection »? Les gens pourraient imaginer que nous érigeons une clôture, que c’est un endroit si spécial que personne n’a le droit d’y aller.
L’Union internationale pour la conservation de la nature définit ce qui peut être considéré comme protégé. La référence absolue serait un parc national, où aucune activité industrielle n’est autorisée. Il peut y avoir des activités économiques légères comme l’écotourisme.
Il existe ensuite d’autres niveaux de conservation où certaines activités sont permises. Non loin de ma circonscription se trouve le parc marin du Saguenay–Saint‑Laurent, qui est une aire marine protégée, mais où la navigation commerciale et certaines pêches sont autorisées. Il y a beaucoup de tourisme, d’écotourisme, d’observation des baleines. Toutes ces activités à vocation économique sont menées avant tout avec une optique de conservation.
Il existe différents niveaux de conservation et de protection. Dans un parc urbain, par exemple, la nature a peut‑être déjà été fortement affectée par le développement humain. Peut‑être voulons‑nous y restaurer davantage que protéger.
Nous sommes en route vers l’objectif « 30 d’ici 2030 », mais nous avons aussi l’initiative « Bâtir le Canada » axée sur le développement accéléré. Cette stratégie pour la nature pourrait‑elle soutenir une autre façon de penser la « construction »?
Oh, absolument. On commence à le voir dans certains projets. On peut faire plusieurs choses à la fois. Mais lorsqu’on est au gouvernement, il y a des priorités concurrentes : la santé, les enjeux sociaux. Tout ce qui se passe dans le monde en ce moment — notre engagement envers l’OTAN et la défense — occupe une place importante. Donc, chaque fois qu’on peut faciliter la tâche des gouvernements, c’est mieux.
Et il faut aussi reconnaître ce que la nature fait pour nous. Oui, les pêches, oui, le bois, mais qu’en est‑il de l’air pur? De l’absorption du carbone par les écosystème? De la protection contre les inondations ? Du ralentissement des incendies? Ce n’est pas un espace neutre sans valeur.
Parcs Canada a publié une étude fascinante. Ils ont chiffré la valeur des services écologiques rendus par les zones qu’ils gèrent : plus de 500 milliards de dollars par an. Pour celles et ceux qui ne s’intéressent pas à la nature pour elle‑même, il existe un argument financier et économique très solide.
La stratégie repose sur trois piliers, et le deuxième prévoit que le gouvernement fédéral cartographiera la biodiversité au Canada ainsi que le carbone stocké dans les écosystèmes. Que savez‑vous d’autre sur cette cartographie du carbone?
Nous savons, par exemple, que les milieux humides du nord de l’Ontario constituent l’un des plus grands puits de carbone au monde. Pas seulement au Canada, pas seulement en Amérique du Nord — au monde. Vous voulez lutter contre le changement climatique? La dernière chose à faire est d’autoriser un développement massif dans cette région. En matière de nature, ce que nous faisons compte non seulement pour le Canada et les Canadiens, mais pour le monde entier. Nous sommes le deuxième plus grand pays en superficie. Nous possédons certains des écosystèmes les plus diversifiés. Protéger une partie du Canada peut faire une différence pour la planète entière.
Une grande partie de la stratégie porte sur les terres et les eaux. Soutient‑elle aussi les espèces en péril?
Oui. Lorsque j’étais ministre de l’Environnement et de la Nature, nous avons commencé à discuter de la question des espèces en péril espèce par espèce. Peut‑être devrions‑nous adopter une approche plus holistique et nous concentrer sur la protection des écosystèmes. Ces espèces deviennent alors des indicateurs de la santé ou de la dégradation d’un écosystème. Il y a énormément de travail à faire lorsqu’on s’y attaque espèce par espèce. La stratégie prévoit des fonds pour les espèces en péril, mais c’est aussi l’occasion de réfléchir à la manière d’être plus efficaces dans leur protection.
Quelle place occupe la restauration dans cette stratégie?
Nous n’en avons pas assez parlé dans la stratégie, mais je pense que c’est intégré à de nombreux éléments. Le travail que nous ferons pour développer des parcs urbains, par exemple, consistera en grande partie à restaurer des écosystèmes dégradés. De nombreux programmes collaborent avec des organisations comme le WWF et d’autres pour acquérir des terres, les protéger et les restaurer. Habituellement, nous nous concentrons sur des écosystèmes emblématiques et nous disons : « Nous voulons protéger cela. » Et nous devons le faire.
Mais ce ne sont pas toujours les plus accessibles pour la majorité des Canadiens. Les efforts de restauration sont particulièrement importants là où vit la majorité de la population.
— Là où se trouvent les humains.
Exactement. Et je pense que dans les années à venir, à mesure que nous avancerons dans la mise en œuvre de la stratégie, la restauration jouera un rôle plus important. Je suis convaincu que nous tracerons assez rapidement la voie vers les 30 %. Plusieurs projets sont déjà en cours — avec le WWF, Parcs Canada, d’autres organisations, des municipalités et parfois même des entreprises — et arriveront à maturité très bientôt. Les chiffres vont donc augmenter rapidement. Nous savons quels projets sont plus avancés et lesquels nous pourrons mener à bien dans les prochaines années. À mesure que nous progresserons rapidement en conservation, nous pourrons concentrer davantage d’attention sur la restauration.
Et pour terminer : que souhaitez‑vous voir se concrétiser au cours de la prochaine année pour respecter l’échéance de 2030?
Nous avons annoncé la création d’un nouveau parc national et d’une aire marine protégée dans le cadre de cette stratégie. Nous avons encore beaucoup de travail à faire. Nous nous sommes engagés à créer environ 35 parcs urbains, parcs nationaux et aires marines protégées. Nous devrons accélérer le rythme. Le gouvernement a tendance à mettre en place des processus complexes, presque comme une forme de protection, pour s’assurer que l’argent est bien dépensé et que chaque dollar peut être justifié. Il existe des façons d’y parvenir sans adopter une approche bureaucratique lourde. Si nous y arrivons, cela accélérera la réalisation des objectifs fixés.
J’espère qu’en travaillant ensemble, nous pourrons épargner à la nature les conséquences du changement climatique — un enjeu devenu hautement politisé et partisan. Protéger les conditions de vie sur Terre ne devrait pas être une question partisane. Malheureusement, le climat s’est retrouvé pris dans ces guerres culturelles. Nous devons collectivement veiller à ce que cela n’arrive pas à la nature.
J’espère que cette stratégie, en nous permettant de travailler avec des organisations comme le WWF, mais aussi avec le secteur privé et le secteur financier, en fera un mouvement de société plutôt qu’une initiative perçue comme relevant uniquement du gouvernement ou des environnementalistes.
Nous devons tous nous mobiliser, et je pense que c’est un conseil avisé.