Forêts de varech : restauration innovante par Redd Fish en Colombie-Britannique
« Le varech est une espèce à la croissance incroyablement rapide – le varech porte-poire, en particulier; c’est fou à voir! On le plante quand il mesure à peine un millimètre et il pousse à une vitesse folle », s’enthousiasme Emily Fulton, responsable du programme maritime à la Redd Fish Restoration Society, à propos de la capacité de cette macroalgue à pousser jusqu’à 60 centimètres par jour dans de bonnes conditions.
« Même si on s’y attend, c’est tout simplement spectaculaire de voir un habitat se créer en si peu de temps. Ça se passe littéralement sous nos yeux par de belles journées ensoleillées d’été. »
Emily Fulton parle avec passion du travail qu’accomplit Redd Fish dans le cadre d’un projet de revitalisation de forêts de varech mené par des communautés autochtones, visant à restaurer l’habitat marin des saumons du Pacifique juvéniles dans la baie Clayoquot.

La baie Clayoquot couvre environ 3 500 kilomètres carrés de zones marines et terrestres sur la côte centre-ouest de l’île de Vancouver. Il s’agit d’une région magnifique et riche en biodiversité, caractérisée par des eaux profondes, des canaux peu profonds et un archipel aux grands arbres, aux hautes montagnes et aux vallées escarpées où les montaisons de saumons sauvages étaient autrefois extrêmement abondantes.
La région, gérée par les Premières Nations locales depuis des millénaires, est également classée réserve de biosphère de l’UNESCO depuis 2000. Mais la baie s’est fait connaître plus largement au début des années 1990 lorsqu’un vaste mouvement de résistance – mené par les Premières Nations locales et baptisé War in the Woods (« guerre dans les bois ») – a réussi à empêcher la coupe à blanc de ses forêts anciennes.

Redd Fish a vu le jour en 1995 en réponse à ces manifestations, explique Emily Fulton. « Avec le ralentissement des activités d’exploitation forestière, de nombreux professionnels du secteur se sont retrouvés sans emploi. L’organisme Redd Fish a été créé dans le cadre d’une collaboration entre des professionnel.le.s des sciences forestières, des biologistes et les gouvernements des Premières Nations afin d’examiner ce nouveau problème et de se demander : “Que pouvons-nous faire maintenant?” »
Ce problème, c’était la dégradation de l’habitat du saumon sauvage due aux pratiques d’exploitation forestière industrielle. Le groupe s’efforce d’y remédier par une restauration holistique, en commençant par les sommets des montagnes puis en descendant progressivement vers les vallées.
« Les coupes à blanc et la construction de routes ont provoqué de nombreux glissements de terrain, raconte Emily Fulton. Ces sédiments se déversent ensuite dans les rivières au fond des vallées et causent d’énormes dégâts. Nous devions donc nous attaquer à tous ces problèmes avant de nous intéresser à l’estuaire et à l’écosystème marin littoral. »
Le cycle de vie du saumon est tout aussi holistique : s’il se passe pour la majeure partie en pleine mer, il commence et se termine dans les mêmes rivières et cours d’eau. Et il comporte une phase de transition, entre le moment où le jeune saumon quitte la relative sécurité de l’eau douce et celui où il atteint une taille suffisante pour s’aventurer en haute mer.
C’est un peu comme pour les enfants à l’école. Ces jeunes saumons sont petits, vulnérables et doivent apprendre l’osmorégulation pour pouvoir respirer l’eau de mer, un processus qui commence dans les estuaires côtiers et les marais salés. Ils s’aventurent ensuite un peu plus loin vers les forêts de varech, dont la structure tridimensionnelle leur permet de trouver de la nourriture et de se cacher des prédateurs.
(En réalité, des centaines d’espèces dépendent du varech, notamment des poissons-proies comme le lançon, l’éperlan du Pacifique et le hareng du Pacifique, qui, tout comme le saumon, revêtent une importance écologique, culturelle et économique pour les communautés côtières. Les forêts de varech font également office de zones tampons, réduisant l’érosion côtière causée par les ondes de tempête exacerbées par les changements climatiques.)

« Ces alevins migrent par là pendant un certain temps avant de rejoindre le Pacifique et d’entreprendre ce mystérieux cycle de vie du saumon que nous ne comprenons pas encore pleinement », soutient Mme Fulton. « Mais entre le fleuve et les eaux libres, nous pouvons faire beaucoup pour protéger et améliorer l’habitat dont il dépend. »
En 2021, Redd Fish a mis en place un programme maritime lorsque les cinq Premières Nations locales siégeant à son conseil d’administration ont déterminé que le varech constituait une priorité. Mais il n’existait pas beaucoup d’informations sur l’état des forêts de varech locales. L’organisme a donc questionné des marins au sujet des changements qu’ils avaient observés au cours de leur vie, de même que des détenteurs du savoir traditionnel sur l’histoire à long terme des Premières Nations. Au moyen d’un GPS et d’« un petit drone de mauvaise qualité qui fonctionnait de temps en temps », l’équipe a ensuite commencé à collecter des données sur certains sites.
« [Le varech] forme ces grandes et magnifiques forêts sous-marines complexes et, à marée basse, on dispose d’une vue aérienne qui permet d’apprécier son étendue spatiale; nous disposons donc d’un ensemble de données formidable sur l’état du varech sauvage », explique-t-elle.

L’abondance du varech varie naturellement d’une année à l’autre, alors l’organisme surveille ces sites pour déterminer la tendance à long terme. Mais l’équipe savait déjà – grâce à d’autres chercheurs de la côte ouest canadienne et du monde entier – que le varech est en déclin, car il a besoin d’une eau fraîche riche en nutriments pour prospérer, et que les eaux se réchauffent. (Environ 60 % des forêts de varech dans le monde diminuent en abondance.)
Et l’organisme savait que le varech soutient les saumons sauvages qu’il s’efforce de protéger et de préserver. « Alors, au lieu d’attendre d’avoir plus de dix ans de données pour ensuite nous dire : “Oh non, quelque chose de grave est en train de se passer” », explique Mme Fulton, « nous voulions trouver comment restaurer le varech avant de tirer la sonnette d’alarme. »
Il y a trois ans, un petit projet pilote mené avec la Nation Toquaht près d’Ucluelet a permis à son équipe d’acquérir des connaissances sur le choix des sites, les méthodes, l’obtention de permis « et toutes ces tâches peu glamour qui se déroulent en coulisses dans un projet de restauration ».

À ce moment, la Première Nation Tla-o-qui-aht, située tout près de Tofino, a contacté Redd Fish. Elle souhaitait savoir si un projet de restauration du varech à plus grande échelle pourrait renforcer ses efforts existants visant à rétablir l’abondance du saumon sur son territoire. Une fois les zones d’intervention déterminées par les détenteurs du savoir traditionnel de la Première Nation, Redd Fish s’est mis au travail.
« Et le WWF a été le premier organisme à nous accorder une subvention », s’exclame Mme Fulton, « notre premier bailleur de fonds à financer ce projet par l’entremise du programme Vergers de semences. »
Depuis, Redd Fish cultive du varech géant et du nereocystis de Lutke, en élevant les algues d’abord dans une pépinière terrestre avant de les transférer dans une pépinière en mer, qui consiste essentiellement en de longues lignes situées à plusieurs mètres sous l’eau mais au-dessus du fond marin, explique Emily Fulton, « afin qu’ils ne soient pas broutés par les oursins, les escargots ou d’autres animaux qui adorent manger les jeunes varechs ».

Contrairement à un arbre terrestre, ce qui fait office de racines chez le varech s’appelle un crampon : une structure collante mais élastique semblable à des nouilles udon, située à la base de la plante, qui s’agrippe aux rochers pour s’ancrer et résister aux vagues. (C’est également ainsi que le varech se fixe aux lignes de culture de la pépinière en mer.)
Après avoir récolté de manière sélective du varech sur ces lignes en vue de sa transplantation, le personnel de Redd Fish le fixe à des rochers, qu’il fait ensuite couler jusqu’au fond marin à des emplacements stratégiques qui offrent des conditions de croissance adaptées, le long des couloirs de migration du saumon.
« Lorsque les saumons quittent leurs cours d’eau natals, ils migrent en passant par ces zones près du rivage où nous avons, nous l’espérons, créé davantage d’habitats qui leur seront utiles lors de leur parcours vers les eaux libres », dit Mme Fulton. « Et hier, nous avons justement récolté plus de tissus reproductifs pour les emmener dans notre pépinière terrestre et y cultiver d’autres varechs, que nous transplanterons à nouveau dans ces zones en novembre et décembre. »

Bien que les expériences menées au cours de cette première année aient déjà donné des résultats incroyables, Redd Fish entend poursuivre ses itérations et ses collaborations afin d’accroître l’efficacité de cet effort de restauration innovant.
« Nous ne sommes qu’une pièce de ce casse-tête et nous essayons de bien comprendre la situation pour être prêts à agir si et quand nous constaterons un important déclin du varech dans les zones où nous travaillons », explique-t-elle.