Non à l’expansion de la mine de Baffinland en Arctique canadien

Par Sarah MacFadyen, parution initiale dans The Circle

Située à la pointe nord de l’ile de Baffin, la mine Mary River de la société Baffinland produit 6 millions de tonnes métriques de minerai de fer chaque année. Alors qu’il s’agit déjà du plus grand projet de développement industriel en Arctique canadien, la société veut doubler sa production à 12 millions de tonnes par année. Elle prévoit aussi la construction d’un chemin de fer dédié de 150 kilomètres pour transporter le minerai vers le port de Milne Inlet.

Les Inuit.e.s de la région sont préoccupé.e.s par les effets qu’auraient un chemin de fer et la hausse du trafic maritime, et depuis 2019, des audiences publiques ont eu lieu à Iqaluit et à Pond Inlet pour discuter de l’expansion. Paul Okalik, spécialiste principal pour l’Arctique du WWF-Canada, participe aux audiences. Il a dit à The Circle que sans balises environnementales strictes, cette expansion aurait des conséquences négatives à long terme sur les espèces locales et les communautés inuites.

Baffinland blockade solidarity protest in Taloyoak, NU in February 2021
Manifestation à Taloyoak, Nunavut, en solidarité au blocage de Baffinland, février 2021 © Spence Bay HTA

Des communautés et des espèces habitent la région autour de la mine

La région de l’exploitation minière fait partie de l’aire de répartition de la harde Tuktu (caribou toundrique) du nord, qui connait déjà un déclin vertigineux. La partie marine du projet inclut l’aire d’estivage des narvals, une source alimentaire primordiale pour les communautés de Pond Inlet et Arctic Bay, au nord de la mine. Au sud de la mine se trouve la communauté de Clyde River. Ce sont les trois communautés qui font les frais du projet minier.

La mine a déjà un impact sur les chasseur.se.s et les animaux qui dépendent de la région. J’ai expliqué durant les audiences qu’il y a moins de poissons et de phoques, et que les narvals ont été déplacés. À l’intérieur des terres, au site minier, la poussière de minerai de fer recouvre de terre rouge le bord des routes, là où avant il y avait un bon sol pour les animaux. Les chasseur.se.s ne peuvent plus boire l’eau aux abords de la mine.

Ce sera le premier chemin de fer en Arctique canadien. Comment affectera-t-il les hardes de caribous qui migrent dans la région?

Un chemin de fer est une structure permanente, et les rails d’acier vont probablement effrayer et faire fuir les caribous de la région. C’est une préoccupation de premier plan pour les Inuit.e.s. À l’heure actuelle, il y a une route minière de 100 kilomètres à Baker Lake, dans la partie centrale du Nunavut, et elle est là depuis un moment. Les études ont démontré que lorsqu’il y a du trafic constant sur cette route, les parcours migratoires du caribou en sont affectés. Mais quand la route est inutilisée pour une période de deux semaines, le caribou la traverse librement.

Les années où il n’y a eu aucune interruption du trafic, le caribou n’a pas pu migrer vers ses régions d’hivernage ou d’estivage.  En considérant ces impacts, un chemin de fer permanent avec du trafic ininterrompu et des wagons est vraiment préoccupant.

Quelles en seront les conséquences à long terme sur les autres espèces, marines ou terrestres? 

L’omble chevalier en est déjà affecté. La communauté a constaté que moins de poissons sont attrapés près du port. Il y a déjà du trafic maritime constant, plus de 150 navires y transitent chaque année, et Baffinland veut doubler ce nombre. Les phoques de la région ont aussi été déplacés d’où ils auraient normalement donné vie à leurs petits, tôt au printemps. Et comme je l’ai mentionné plus tôt, les narvals ont été déplacés et éparpillés durant les mois d’été. Ces choses arrivent déjà maintenant, avec une production de six millions de tonnes, et ils veulent doubler ça? Dieu sait ce qui arrivera.

Paul Okalik, WWF-Canada's lead Arctic specialist, in Kugaaruk, NU
Paul Okalik, spécialiste principal de l’Arctique du WWF-Canada, à Kugaaruk, Nunavut (© Brandon Laforest)

Comment les communautés peuvent-elles communiquer leurs préoccupations? 

À date, c’est difficile. Ces rencontres ont souvent inclus des sessions techniques lors des journées communautaires. Les sessions techniques ont présenté un défi parce que les règlements ont changé à la mi-parcours, quand le conseil d’administration a senti qu’il allait manquer de temps. Cela a vraiment réduit notre capacité à participer. Mais nous avons soutenu que ce projet aurait des impacts continus sur les communautés environnantes. Naturellement, certain.e.s membres de la communauté ont protesté publiquement et bloqué la route et l’aéroport miniers. Leur message disait : « Écoutez, ralentissez. Nous avons des préoccupations avec le projet. Nous voulons être entendus. » Ce blocage, une première chez nous, était largement soutenu par les communautés plus éloignées. Les communautés veulent être entendues.

Quelles mesures voudriez-vous que la mine prenne pour atténuer son impact? 

La communauté est vraiment préoccupée par le transport maritime, parce qu’il est quotidien et constant et que cela a un impact sur son environnement, en particulier sur la récolte de narvals qui est une source alimentaire majeure. Les membres de la communauté veulent trouver des façons de réduire cet impact. Au lieu d’essayer d’augmenter la production de la mine, essayons de trouver des façons de réduire l’impact qu’elle a déjà. Ça, c’est la première chose.

La compagnie a déjà amené les rails au site du port minier, ainsi qu’un concasseur fermé. Cet équipement est déjà arrivé, même s’il n’est pas utilisé, parce qu’elle tient pour acquis que le projet sera approuvé. Le projet actuel utilise un concasseur ouvert, donc toute la poussière est soufflée sur la terre et la toundra. C’est une simple question de temps avant que la région ne devienne un désert et que toute la végétation soit recouverte par la poussière de minerai de fer.

Durant les audiences, j’ai demandé : « Pouvez-vous au moins remplacer le concasseur actuel par le nouveau concasseur fermé pour limiter votre impact sur l’environnement? » C’est ce que je voudrais que le conseil environnemental révise et recommande – utilisons cette structure pour limiter la poussière produite. C’est un autre aspect que je voudrais qu’on envisage durant ces démarches.

Où en est la proposition d’expansion?

La compagnie minière essaie toujours de mettre de la pression sur les communautés en disant que si l’expansion n’est pas approuvée, elle fermera la mine. Et alors? La dernière semaine des audiences devait avoir lieu en avril, mais la COVID-19 a frappé Iqaluit où se déroulaient les audiences. Il faudra trouver une semaine pour que les communautés participent aux audiences et fassent entendre leurs préoccupations. Lorsque ce sera fait, le conseil environnemental écrira un rapport avec ses recommandations et le soumettra au ministre fédéral qui décidera alors d’accepter, de rejeter ou de modifier la proposition de projet.

Je crois qu’un « non » est la seule façon de procéder en ce moment, car nous devons trouver des façons de réduire l’impact que le projet a déjà sur Pond Inlet et les communautés environnantes.