Réduire le carbone noir dans l’Arctique

Gros navire de croisière émettant de la fumée noire
La plupart des navires de croisière utilisent le combustible de soute, moins cher, mais plus polluant que les autres carburants à base de pétrole. © Ground Truth Trekking, CC BY 3.0

Par Bill Hemmings, conseiller, Clean Arctic Alliance

Deux des principaux polluants présents dans le pétrole brut, le soufre et les composés aromatiques, font l’objet d’importantes restrictions depuis plusieurs années en ce qui concerne leur teneur dans les carburants utilisés pour le transport routier, les engins mobiles, les locomotives ferroviaires et la navigation intérieure.  Ces mesures ont considérablement réduit la pollution atmosphérique.

Pourtant, encore à ce jour, le secteur du transport maritime international utilise principalement des combustibles marins résiduels peu couteux et polluants. Ces combustibles contiennent des niveaux relativement élevés de soufre ainsi que des composés aromatiques qui génèrent du carbone noir (suie), entrainant une pollution par particules ultrafines.

Il existe toutefois des moyens de « nettoyer » ces combustibles résiduels. Des procédés de raffinage plus intenses peuvent réduire ou éliminer les polluants pour produire des distillats de carburants plus propres. Ces derniers sont déjà utilisés par divers navires de grande taille, y compris les cargos, les pétroliers et les navires à passager.ère.s opérant dans certaines zones règlementées, telles que la mer Baltique et la mer du Nord.

L’utilisation de distillats de carburants permet d’installer des filtres à particules diesel qui réduisent encore davantage la pollution atmosphérique. Ces filtres réduisent déjà considérablement la pollution des véhicules routiers. Ils pourraient également être utilisés pour les navires, mais pas avec des combustibles résiduels, car ceux-ci boucheraient immédiatement les filtres.

Peu de progrès depuis 2011 

En 2011, l’Organisation maritime internationale (OMI), l’organisme des Nations Unies chargé de veiller à ce que le transport maritime international soit sûr et ait un impact minimal sur l’environnement, a été chargée de limiter les répercussions du carbone noir émis par les navires sur l’Arctique. Le carbone noir a été reconnu non seulement comme un danger pour la santé humaine, mais aussi comme un polluant et un agent de forçage climatique puissant, de courte durée de vie, et dont les répercussions sont amplifiées lorsqu’il est libéré dans l’Arctique, en particulier s’il se dépose sur la neige, la glace et les mers gelées.

Le trafic maritime dans l’Arctique connaissait déjà une croissance, et on considérait que la réduction de cette source de carbone noir était urgente, car des signes évidents de dérèglement imminent du climat en Arctique se faisaient sentir. Pourtant, plus d’une décennie plus tard, il est déplorable de constater que peu de progrès ont été accomplis.

En 2012, une étude menée pour le compte de l’OMI a déterminé que la transition des combustibles résiduels vers des distillats de carburants marins plus propres serait une approche efficace et immédiatement réalisable qui réduirait considérablement les émissions de carbone noir des navires dans l’Arctique. (Le seul inconvénient est son prix plus élevé de 20 % par rapport aux combustibles résiduels.) La société civile a commencé à faire pression sur l’OMI afin qu’elle exige ce changement de carburant.

Toutefois, en vertu des règles de l’OMI, seuls les États membres peuvent prendre une telle mesure règlementaire. Ainsi, des groupes de travail se sont plutôt réunis plusieurs années de suite pour développer une définition du carbone noir sur laquelle tout le monde pourrait s’entendre. Les groupes ont également tenté de déterminer des moyens pour mesurer les émissions de carbone noir provenant du transport maritime et ont dressé une longue liste de potentielles mesures techniques et de réduction des émissions des moteurs, reconnaissant que l’état et le type de moteur, ainsi que le chargement des navires, ont une influence majeure sur les émissions. Cependant, le travail visant à étudier et à prioriser les mesures les plus efficaces et les plus réalisables n’a pas été achevé.

Carburants polaires et lacunes 

En 2021, une résolution de l’OMI demandait aux navires de passer volontairement des combustibles résiduels au distillat ou à d’autres carburants plus propres lorsqu’ils naviguent dans l’Arctique. Pour mettre davantage l’accent sur les solutions axées sur les moteurs, des directives volontaires à l’intention des navires, qui visent à mesurer et communiquer leurs émissions de carbone noir dans l’Arctique et fixer des objectifs de réduction pour le carbone noir, ont également été élaborées et approuvées par le Comité de protection du milieu marin de l’OMI en octobre 2024.

La pression pour la transition vers le distillat a été accentuée après que l’OMI a accepté ​une interdiction de l’utilisation et du transport de mazout lourd ​dans l’Arctique. L’interdiction est entrée en vigueur en juillet, mais elle présente plusieurs lacunes et ne sera pleinement applicable qu’en 2029. De plus, elle ne couvre que les eaux polaires arctiques de l’OMI (celles indiquées dans le Recueil sur la navigation polaire), excluant les principales zones arctiques au nord du 60e parallèle.

En février 2024, les distillats de carburants marins furent proposés comme carburants idéaux à utiliser en région polaire afin de remplacer les combustibles résiduels et réduire considérablement les émissions de carbone noir des navires. Le terme « carburants polaires » a été inventé pour la première fois par les délégués de l’OMI de Norvège et d’Islande afin d’interdire l’utilisation de carburants marins à point d’écoulement élevé dans l’Arctique. (Les carburants à point d’écoulement élevé demeurent fluides seulement à températures d’eau élevées lors d’un déversement d’hydrocarbures. En cas de déversement d’hydrocarbures dans l’Arctique, ces carburants se figeraient au lieu de se disperser et seraient pratiquement impossibles à nettoyer.) Les distillats de carburants marins ont des points d’écoulement bas. En octobre dernier, les délégués de l’OMI ont souligné que la définition des carburants polaires devrait également inclure d’autres carburants propres utilisés à ce jour ainsi que les futurs carburants à faible teneur en carbone.

Le fait d’imposer une transition immédiate et obligatoire vers des distillats de carburants marins ou vers d’autres carburants plus propres demeure le moyen le plus rapide et le plus efficace pour l’OMI d’enfin prendre des mesures visant à réduire les répercussions de la pollution causée par le transport maritime dans l’Arctique.

BILL HEMMINGS est un expert sur les questions environnementales liées au transport maritime et aérien international et il est basé à Bruxelles. Il est également conseiller pour la Clean Arctic Alliance.