Pourquoi « pas de nouvelles » signifie « mauvaises nouvelles » pour les blaireaux (et autres obstacles au rétablissement des espèces menacées)

Seule une poignée de personnes ont eu la chance d’apercevoir un blaireau sauvage dans le sud de l’Ontario au cours des vingt dernières années. Et je suis l’une d’elles! 

C’était en 2009, lors d’une expédition financée par le WWF. L’équipe du Ontario Badger Project (en anglais), lancé grâce au soutien financier du WWF-Canada, a non seulement reconfirmé la présence de ce mammifère mystérieux et insaisissable dans le sud de l’Ontario (à cette époque), mais a aussi aidé à recueillir plus d’information à son sujet. Par exemple, on a découvert des terriers de blaireaux dans des terrains boisés, un lieu qui était auparavant considéré comme un habitat inadéquat pour cette espèce.

Il est très rare d’apercevoir des blaireaux dans la région. En fait, l’espèce n’a pas été observée dans la nature – y compris dans la plaine sablonneuse de Norfolk, sa principale aire de reproduction – depuis 2016. Comme cette population est isolée des autres blaireaux du Canada, elle risque fortement de disparaître localement. 

Emily Giles en 2009, examinant le terrier d’un blaireau d’Amérique découvert dans le sud de l’Ontario.

Même si dix ans se sont écoulés depuis la dernière observation confirmée dans le sud de l’Ontario, y compris celle d’un terrier ou l’animal tué sur une route, le COSEPAC – organisme scientifique indépendant qui fait des recommandations au gouvernement fédéral sur la classification des espèces en vertu de la Loi sur les espèces en péril (LEP) – n’a pas recommandé d’inscrire le blaireau sur la liste des « Espèces disparues du pays » lors de son évaluation en décembre 2025. Les expert.e.s réuni.e.s à la table estimaient que les efforts de recherche n’avaient pas été suffisants pour exclure définitivement l’existence d’une population dans cette région.

Le COSEPAC émet des recommandations en se fondant sur les meilleures informations et connaissances disponibles. Comme la population de blaireaux d’Amérique au sud de l’Ontario est classée comme espèce en voie de disparition depuis 2003, elle devrait en principe bénéficier des protections officielles, ainsi que des plans de rétablissement stratégiques élaborés en vertu de la LEP. Or, le financement nécessaire à cette fin s’est tari. Donc, sans suivi, il est impossible de savoir précisément combien il reste d’individus et où ils se trouvent.

Évidemment, il est encore plus difficile de prouver que l’espèce n’existe plus. Il faudrait effectuer des recensements exhaustifs, qui sont coûteux, demandent du temps et ne sont pas prioritaires par rapport à d’autres efforts de conservation. C’est d’ailleurs pourquoi un si grand nombre d’espèces se trouvent encore sur la liste des espèces en voie de disparition, même après leur disparition. 

Le suivi des espèces est l’un des nombreux défis de notre système fédéral, où le processus de classification, de surveillance, de protection et de rétablissement des espèces en péril est rarement simple. 

L’équipe du Ontario Badger Project remettant en liberté un blaireau auquel on a mis un collier émetteur, dans le cadre d’un recensement de la population en 2009.

Victimes de la bureaucratie

Pour d’autres espèces, en particulier les espèces aquatiques faisant l’objet d’une demande commerciale, l’inscription sur la liste fédérale peut prendre beaucoup de temps, ou encore l’évaluation conclut qu’elles n’ont pas besoin des protections prévues par la LEP, malgré la recommandation indépendante du COSEPAC. 

Ces deux scénarios se sont produits en décembre dernier dans le cas de l’anguille d’Amérique : le gouvernement a mis 13 ans pour mener des consultations et faire des évaluations après que le COSEPAC a classé l’espèce comme menacée. Il a finalement rejeté la recommandation sous prétexte « qu’elle soutient également de précieuses pêches sur la côte Est ». 

La classification du saumon de l’Atlantique, une autre espèce importante sur le plan économique, est en attente depuis encore plus longtemps. De nombreuses autres populations font toujours l’objet d’un examen fédéral, même si leur évaluation par le COSEPAC en 2010 révélait qu’elles étaient menacées ou en voie de disparition. En décembre, le COSEPAC a évalué 19 autres populations de saumon de l’Atlantique. Même si quelques populations de l’extrême nord augmentent à mesure que les changements climatiques réchauffent les rivières autrefois trop froides pour le saumon, la majorité d’entre elles continue de décliner. 

Ces longs délais bloquent la mise en place de mesures de conservation, ce qui risque d’aggraver l’état des espèces. Dans le cas du saumon de l’Atlantique, l’inscription à la liste en vertu de la LEP – et les protections juridiques qui s’y rattachent – pourrait faire avancer les efforts visant à restaurer les rivières et à contrer les menaces que présentent la surpêche, la pollution et les barrages.

Wild Atlantic Salmon
© Gilbert Van Ryckevorsel / WWF-Canada

Besoin d’investissement dans les systèmes d’alerte précoce et dans la nature

Il serait possible de combler ces retards préjudiciables en augmentant le financement alloué à la surveillance et à la mise en place de mesures avant qu’une espèce soit officiellement considérée comme étant en péril. Cette approche permettrait non seulement d’identifier les espèces ayant besoin d’interventions avant qu’il ne soit trop tard, comme c’est peut-être le cas pour le blaireau d’Amérique, mais aussi de mesurer l’efficacité des efforts de conservation. 

Le financement permettrait aussi de guider les efforts de rétablissement des espèces, notamment par la création de passages fauniques sécuritaires et la gestion des habitats. Selon une étude récente du WWF, la mise en œuvre de huit stratégies de conservation ciblées, comme la restauration et la protection des habitats dans l’écorégion du lac Simcoe-Rideau dans le sud de l’Ontario, pourrait assurer la survie à long terme d’une centaine d’espèces en péril, y compris l’effraie des clochers, le loup de l’Est et le pluvier siffleur, pour seulement 7 $ par résident.e. de l’Ontario, par année.

Les dernières évaluations du COSEPAC mettent en évidence la complexité et la lenteur d’un système fédéral qui n’est tout simplement pas assez efficace. Les espèces qui sont en principe protégées, comme le blaireau d’Amérique, bénéficient rarement de mesures concrètes sur le terrain, tandis que d’autres, comme le saumon de l’Atlantique, font l’objet d’études qui finissent par se perdre, entre l’évaluation et l’inscription en vertu de la LEP.

Un loup de l’Est © Garth V. Reily / Source : inaturalist.org

Comme le montrent clairement les conclusions alarmantes de notre Rapport Planète vivante Canada 2025, les populations connaissent un déclin persistant depuis des dizaines d’années. Pour inverser la tendance, le gouvernement doit réduire les retards et augmenter les investissements dans la protection, la restauration et la surveillance.

Si nous voulons arriver à freiner et à renverser la perte d’espèces, le chemin vers le rétablissement des espèces en péril au Canada ne peut être un labyrinthe.